Concours de la Nouvelle 2007

15 décembre 2007

Georges Collet

Diapositive2

BABYLONE

Une terre rouge, généreuse.

Une terre où tout germe, ou tout croît, ou tout vit.

Un bateau pour briser les chaînes de la misère et porter l’espoir de tous les miens.

Un corps, effiloché, roulé dans la chute des vagues.

Un visage enfoui dans le sable.

Et pour blanc linceul, quelques flocons d’écume suspendus aux ocres de la terre.

Ma terre.

Je ne sais rien de l’océan ni de ses bateaux. Je ne sais rien des corps culbutés, tel celui-là, dans les rouleaux de la plage.

Mais je sais que ma terre ne nourrit pas ses petits.

Absurdité d’une terre si riche. Et l’inacceptable aveu de ma propre impuissance. Aussi ne m’en veux pas, lecteur, de me tourner vers le grand océan.

« Accroupis ! Mains sur la tête ! »

Impétueuse injonction. Je suis libre, pourtant, enchaîné de par ma seule volonté. Et ces fers consentis, désirés, sont plus forts que tout autres. C’est peut-être pour ça que je ne tremble pas en contemplant mes pieds crevassés, mes os saillants, ma chemise lacérée des déchirures de ma vie. Je me suis fait à mon odeur ; elle ne me gêne plus. Je me suis fait à ces chaînes. J’ai appris à baisser les yeux et mis cette vie entre parenthèses en attendant la suivante. Et nous sommes une trentaine, ombres grêles tapies dans l’ombre, le regard suspendu à cette paire de bottes qui passe et repasse devant nous. Moi, j’ai déchiré mon cœur et laissé le morceau qui aime parmi les miens pour n’emporter que le strict nécessaire, un morceau de cœur sec, sans peur et sans souffrance, sans émotion, un morceau de cœur qui bat pour survivre dans une peau de bête.

Serré au plus profond de moi, un rouleau de billets. Six cents dollars. Ne me demandez pas d’où ils viennent ! C’est compliqué. Tout est compliqué par ici. Le passeur s’est campé devant moi. Mes yeux papillonnent des bottes robustes, arrachées à quelque dépouille, jusqu’au manche nacré d’un couteau glissé dans la ceinture. Pas un mot. Je fouille en mon intérieur et le rouleau de papier change de main aussitôt. L’homme ne prend pas la peine de compter. Quelle inconséquente marionnette s’aviserait de tricher à ce jeu-là ? Mes yeux regagnent le logis de mes genoux. Défense de parler. Défense d’esquisser un regard. Défense de quitter le couvert des frondaisons épineuses qui nous lacèrent. Tout est interdit. Mais au bout de cet enfer, il y a l’Eldorado, tourbillon d’images incandescentes bouillonnant dans le magma de la tête. Une terre nouvelle que chacun pétrit à sa main dans les fronces de l’âme. Une terre de liberté, d’abondance. Babylone ! Comprends-moi bien ! Je ne viens pas t’en voler un morceau. C’est ma terre, rouge, qui palpite en mon cœur. Mais il me faut vivre, pour ne pas mourir. Simplement.

Ultimes instructions. L’espérance du manger et du boire pour la nuit prochaine et les bottes s’engouffrent dans le 4x4 qui nous a conduits en ces limbes.

Et cet espoir même, primaire, est notre chaîne. Inviolable.

Voilà deux jours que nous nous terrons maintenant, sursautant au moindre froufrou d’une bête. Mon voisin est une voisine. Si l’affaire se découvre, je ne donnerai pas cher de sa peau quand nos maîtres reviendront. Elle se tient immobile, statue de sable confondue à l’élément par ce mimétisme animal qui dissimule la proie au chasseur. Comment lui tendre la main et ranimer quelque étincelle aux ténèbres de ses yeux éteints ? La faim et la soif titillent ce qu’il y a de mauvais en nous. Quelques heures encore et nous serons prêts à nous écorcher, à nous déchirer le peu de chair agrippée à nos os. Une troisième nuit commence. Il faudrait trouver le sommeil, mais le ventre gémit aux cuisantes morsures du feu intérieur qui nous ronge. Les projecteurs d’un véhicule nous jettent sous une brassée d’épineux. De l’eau, enfin ; une boite de sardines que je vais déguster, savourer, lécher encore et encore jusqu’à en user le métal et garder en bouche le tanin de ses blessures. Dans le halo masqué d’une torche, une paire de bottes va et vient, repérée seulement aux soupirs du sable fuyant sous les semelles de cuir. Et des ordres sans cesse répétés :

« Pas un bruit ! Pas un geste ! Le bateau, c’est pour la nuit prochaine. »

Le bateau !

Il est des mots qui transcendent. Habiles geôliers qui les distillent au compte-gouttes. Une grande force monte en nous et nous transporte. Espoir. Alors on s’enthousiasme, on s’embrasse, on se bat les cuisses jusqu’à ce qu’un « Silence ! » furieux nous ramène au peu de raison qui nous reste. Les ordres fermement réitérés, les bottes s’évanouissent dans le sable.

Le bateau !

Il sera majestueux, fier avec son pavillon et ses flancs fraîchement repeints aux couleurs du pays. Mais de quel pays ? Idiot que je suis, oublieux de ma condition, l’esquisse d’un sourire interrompu, par le travers du visage comme une déchirure. Nul ne souffle mot. Attendre. Peu m’importe le poids du temps. Deux autres nuits égrènent des heures épaisses, lourdes du poids de nos peurs et des bas instincts qui nous dévorent. Et quand la rage explose, le halètement d’un moteur, au fond des ténèbres, nous laisse pantois. Nos yeux se brouillent à pénétrer la nuit. Ce doit être un tracteur et sa remorque portant notre navire. Le voilà ! Mais la bête est couchée sur le toit du 4x4, simplement. Les sourires s’effacent. Quatre planches pour un océan !

« Allez ! Déchargez-moi ça en vitesse ! »

Nous rechignons. La tension monte d’un cran. Mais les gardes font face, des armes entre les mains. D’où sortent-elles ?

« Silence ! »

Je hasarde un avis :

« Trente hommes, vraiment, dans cette coque de noix !

― Silence, toi ! Tu voudrais un yacht ? Mais qu’est-ce que tu crois ? Voilà des vivres et de l’eau. Glissez le bateau à l’abri ! Il faut boucher les fissures avec le mastic et peindre au coaltar. »

La construction n’est même pas achevée. Flambée de haine que j’étouffe en serrant les dents. Sommes-nous capables, encore, de quelque autre sentiment ? Cependant le geôlier s’improvise calfat, maladroit, à la lueur bégayante d’une torche. L’angoisse point sous les masques.

« Ensuite, il faut mettre une bonne couche de goudron, hein ! C’est facile ! Dans deux jours, vous aurez un moteur. Et pfft… Babylone ! »

J’ai cru entendre un rire. Comme une gifle dans la nuit.

Les portières claquent. Attendre encore. Aux première lueurs, notre précieux navire sort de l’ombre. C’est une grande barque, grossier assemblage de planches à peine équarries sur un squelette de membrures mal finies. Nous nous bousculons le long du plat-bord, tout excités d’abord puis abasourdis, effrayés, anéantis par l’allure famélique de l’embarcation. Squelette pour squelette, lequel soutiendra l’autre ?

« Y a pas trop de mastic, dit enfin une voix. Il faut commencer par les fonds ! »

L’homme a l’air absent, comme si cette affaire ne le concernait pas. Cependant personne n’y trouve à redire, et le voilà promu chef de chantier. Nous sommes une dizaine, maintenant, à pétrir le mastic huileux entre nos doigts. Je ne sais pas qui en a eu l’idée, mais nous nous sommes mis à chanter. C’est comme un remède. Ça tire la lie du corps, ça délivre l’esprit et ça a goût d’humanité parce que les bêtes ne chantent pas. Comme un long gémissement, une plainte monte à présent des épineux et couvre bientôt la rumeur des vagues. Alors le travail va son train sous l’œil affuté du chef. C’est un petit homme effacé que nul n’eût remarqué en d’autres circonstances. À sa juste place au juste moment, il vient de changer de vie. Aperçu d’autres possibles qui attisent une flamme mourante. Une équipe est née. Unie, elle pourrait nous sauver, demain. Les pinceaux s’attaquent au coaltar. Trois jours d’attente encore, sans vivres, sans eau, tandis que, derrière nous, l’océan s’impatiente et gronde puissamment. Tant de forces retenues ! Dans nos têtes se dessine l’ombre de ces furies. L’angoisse encore. Le doute. La peur. Tenir. Combien de temps ?

Voilà le moteur, enfin, si tant est que cette chose puisse encore en mériter le nom. Effervescence, à présent, autour de l’engin grossièrement couturé de pansements adhésifs. Mille bras emportent la barque. Les mains poisseuses collent au goudron. L’océan mugit. Le moteur est en place. L’essence dans la nourrice. Ah ? Il faut pomper ? Huit bidons. Suffiront-ils ? Qu’importe ! Nous sommes devenus fous. L’un de nous saisit la boussole de pacotille et se nomme capitaine. De quel droit ? Mais le canot est maintenu dans les vagues. Il n’est plus temps de réfléchir.

L’étrave se cabre sous l’assaut d’énormes rouleaux. L’océan nous bouscule, nous renverse, pourtant nous embarquons. Le moteur balbutie. Les geôliers nous repoussent en aboyant comme des chiens. Deux yeux effarés passent dans la lueur d’une lampe. De la fumée, âcre, des embruns plein la tête et des hourras quand le moteur tourne en hoquetant. Cap au nord, la barque nous emporte pour de bon.

Cependant le moteur s’épuise en vains mugissements. L’eau suinte déjà de quelques coutures comme si la mer tout entière cherchait à forcer notre esquif. Une main de géant nous porte subitement vers le ciel pour nous jeter au fond du creux dans des vomis d’écume. Des houles sauvages déferlent tout autour. Je ferme les yeux un instant : de ces gueules baveuses, laquelle nous engloutira ?

« Des gaz, mon frère, des gaz ! »

Je sursaute.

La poignée est à fond. Le moteur hurle, mais la vitesse tombe. La barque est par le travers et nous voilà culbutés, assommés, roulés comme des fétus. Cinq ou six mètres d’eau. C’est assez pour mourir. On gesticule, on crie, on crache, on s’accroche à l’épave retournée. D’autres remuent bras et jambes comme des chiens. Il ne suffit pas de gigoter, pourtant, il faut nager. Enfin je touche le sable, brutalement. La vague me reprend et me disperse sur la plage. Sauvé. Mais les passeurs nous invectivent. Il faut s’occuper du bateau, le retourner, vider les fonds et le tirer à l’abri.

De vagues promesses pour demain et les bottes s’éclipsent. Reviendront-elles ?

L’océan rejette des corps dont il n’a que faire à présent. Les survivants déambulent, hagards, dégoulinants de sel, épouvantés. Que reste-t-il de l’homme que je suis ? Pas même un nom. J’ai besoin de hurler. J’ai besoin de cracher ma terreur et ma rage parce que je suis vivant. Oui, monsieur ! Vivant !

Cependant quelque chose s’est brisé quelque part dans ma tête et j’ai laissé les morts dormir sans linceul, au grand jour, sans autre raison que ma propre lâcheté. J’en ai même dépouillé un de ses vêtements. Ne me juge pas, toi qui me lis, je suis assez grand pour me haïr tout seul. J’ai fui, des jours et des nuits, dans le sable, dans le vent qui hurle à mes oreilles en arpentant ses terres. J’ai couru comme un fou dans les houles mourantes. Chez toi, de l’autre côté du monde, c’est ton enfant qui joue dans les flocons d’écume. La vague est douce, affectueuse. Rassure-toi, petit, je te donnerai mes bras, je te donnerai ma vie. À toi, qui as tout et qui ne le sais pas.

Tout est nuit à présent, et cette nuit me pénètre lentement. Je longe une clôture grillagée : devant moi, des flots de lumière où ruisselle la vie ; derrière, d’autres flots, sombres et tumultueux. La lumière attire l’insecte. Je m’y abandonne, recroquevillé sur un mamelon de sable. Un grondement subit, monstrueux : le jet glisse au-dessus de moi, si proche que je rentre la tête dans les épaules, le creux des mains plaqué sur les oreilles.

L’aéroport. Une autre porte vers demain. Mon sang ne fait qu’un tour. Je franchis la clôture. Il ne faut pas penser aux chasseurs et à leurs chiens. Transparent : que chacun regarde au travers de moi sans me voir. Me fondre dans la lumière, dans la terre, dans la nuit.

J’ai embarqué sur le vol AF 307 à destination de Paris.

Babylone !

Voix chaude et suave de l’hôtesse, rassurante :

« Mesdames et Messieurs, nous allons amorcer notre descente vers l’aéroport de Paris Charles de Gaulle, veuillez relever votre siège et attacher votre ceinture. »

Tu ne m’as pas choisi, monsieur le président. Dors, cependant, sur tes deux oreilles ! Je n’irai pas grossir les rangs des squatters de Cachan ou d’ailleurs. Je n’irai pas hanter les berges du canal Saint-Martin au retour des hivers. Je n’irai pas te faire valoir au grand-guignol d’une citée parce que moi, vois-tu, j’ai un rendez-vous. Un rendez-vous que personne ne peut manquer. Avec ou sans papier.

Elle est passée me prendre, à son heure, et mon corps congelé est tombé de son sépulcre quand le vol AF 307 a sorti son train d’atterrissage.

J’ai creusé mon trou dans un champ de céréales, quelque part en Beauce.

Ça fait tache, un corps noir, en vrac, dans les blés mûrs.

Comme un crêpe aux cheveux blonds des épis.

Jean-Paul Didierlaurent

Diapositive3

COLLECTION PARTICULIÈRE

Le vieil homme remontait le trottoir d’un pas pressé, insensible aux bouffées chaudes que vomissait vers son visage le macadam brûlant. Malgré la touffeur accablante qui écrasait la capitale depuis plusieurs jours, l’individu portait un antique costume pied-de-poule et un chapeau d’un autre âge. À 78 ans, Giuseppe Carminetti faisait preuve d’une vigueur étonnante. Il allait droit devant lui, fendant sans jamais ralentir la foule de flâneurs qui noircissait les quais de Seine en cet après-midi de juillet. La dernière fois qu’il avait marché avec un tel entrain remontait à plus de deux ans, lors de la dernière exhumation. Il sourit. Une exhumation, c’était bien de cela qu’il s’agissait ! Comme à chaque fois, l’impatience courrait dans ses veines, grésillait le long des ses os pour crépiter dans toute sa vieille carcasse. Depuis près de trente ans qu’il arpentait les quais, sa silhouette avait fini par faire partie intégrante du paysage. Tout le petit monde des bouquinistes connaissait bien Giuseppe Carminetti. Pas une semaine ne se passa sans qu’on le vit déambuler le long du fleuve, du pont Marie au quai du Louvre, du quai de la Tournelle au quai Malaquais, furetant de casier en casier, l’œil pétillant de gourmandise. Et tous ceux qui le connaissaient avaient déjà compris en le voyant caracoler ainsi que le vieux allait retrouver un nouveau morceau de son rêve. La nouvelle s’était répandue dès son apparition, volant de bouche-à-oreille à la vitesse de la Seine. En quelques minutes, l’euphorie du vieil homme avait gagné tous les marchands. La course de Giuseppe était saupoudrée de saluts amicaux, de clins d’œil complices, de francs sourires. Les uns l’encourageaient, d’autres le félicitaient déjà. « Alors, Giuseppe ça fait combien ? Cinq cents ? Six cents ? » Transporté de bonheur, le vieux clamait, radieux : Sette cento cinquantanove ! Sa langue maternelle remontait parfois à la surface lorsqu’une grande colère ou une trop grande joie comme maintenant le submergeait. Sept cent cinquante-neuf ! C’était là le plus beau chiffre qu’il ait jamais prononcé ! Dans l’air surchauffé, les tours de Notre-Dame semblaient vaciller sur leur base. Plus bas, les bateaux-mouches chargés de touristes glissaient paresseusement sur les eaux argentées du fleuve. Mais Giuseppe ne voyait plus rien de tout cela. Seul comptait l’homme qui l’attendait, à dix casiers de là, posé au milieu du trottoir tel un phare sur l’océan. Le bouquiniste se dandinait sur ses grandes jambes d’échassier, agitant son bras droit au-dessus de sa tête. Un immense sourire de satisfaction éclairait son visage. Le marchand l’avait appelé moins d’une heure plus tôt. Comme à tous les bouquinistes, Giuseppe lui avait donné son numéro de téléphone, au cas où. Peu avant quatorze heures, la sonnerie avait retenti dans le petit appartement du vieil homme, l’arrachant à la somnolence dans laquelle il s’apprêtait à glisser. La voix du marchand avait jailli du combiné pour se ruer dans son oreille, pleine d’enthousiasme. « Tu ne devineras jamais. J’en ai retrouvé un, Giuseppe. Édition de 1976, l’édition originale. L’ISBN et le numéro d’impression correspondent. Il ne doit plus en rester beaucoup dans cet état. » Giuseppe avait raccroché, tremblant d’émotion. Il avait revêtu ses plus beaux habits avant de se jeter dans la fournaise du dehors avec l’empressement d’un amoureux transi courant vers son premier rendez-vous. À présent, le livre était là, devant ses yeux, petite chose fragile dans la grosse main du bouquiniste. À la vue de la couverture cartonnée vert olive, le cœur de Giuseppe se serra. Comme à chaque fois, il se sentait ému aux larmes. Le titre étirait ses lettres couleur jaune paille au milieu du rectangle de verdure. « Jardins et Potagers d’autrefois », de Jean Eude Freyssonnet. Il caressa de sa main valide l’ouvrage, le soupesa, le renifla, l’ausculta, effeuilla quelques pages, toucha du bout des doigts le papier. Pendant quelques secondes, l’idée d’une mère retrouvant son petit traversa l’esprit du marchand. C’était tout à fait l’impression que lui donnait Giuseppe en le voyant câliner ce vieux bouquin. Il était vrai que l’événement relevait du miracle. Ils lui avaient tous dit. « Tu sais Giuseppe, il ne doit plus en rester beaucoup à présent. Après tout ce temps, la plupart ont dû finir au feu. Il faudra bien te faire une raison ! » Mais le vieux s’entêtait. Non, non, il y en avait encore ! Il le savait, il le sentait. La certitude était là, terrée au milieu de ces maudits fourmillements qui hantaient jours et nuits le bout de son bras. Et il n’avait pas tort. Trente et un ans après être sortis du ventre des rotatives, certains exemplaires remontaient encore de temps à autre à la surface, tirés d’un grenier poussiéreux, à l’occasion d’un tri printanier ou arrachés au confort douillet d’une bibliothèque pour finir aux puces.

Cette nuit encore, le cauchemar était revenu le visiter pendant son sommeil. Toujours le même. Les bruits, les cris, et puis l’enfer. Il semblait à Giuseppe que l’accident venait d’avoir lieu. Malgré les années, la douleur restait vive, comme si les chairs elles-mêmes se refusaient à faire leur deuil. Il lui arrivait encore de temps à autre de se promener aux abords de l’usine. Il s’arrêtait alors, les oreilles grandes ouvertes sur l’incessant martèlement qui lui parvenait de l’autre côté du mur. Pendant de longues minutes, le vieil homme écoutait la bête engloutir sa pâtée quotidienne dans des bruits de fin du monde, frissonnant d’effroi lorsqu’une vibration plus forte que les autres parvenait à quitter le sol pour partir à l’assaut de ses jambes. Même à l’abri du mur, il lui semblait que le monstre pouvait surgir à tout instant pour venir dévorer sa frêle carcasse de vieillard à même le trottoir. Du lever au coucher du soleil, le pilon engloutissait des tonnes et des tonnes de livres qu’il broyait et malaxait avec un acharnement aveugle avant de les réduire en une bouillie tiède et grise qu’il recrachait sous la forme de gros étrons fumants. La pâte ainsi récoltée rejoignait les papeteries pour une nouvelle vie. Giuseppe repensait souvent à toutes ces années passées à servir cet ogre insatiable, à le bichonner, à graisser les rouages de ses entrailles chaudes et puantes afin qu’il continue son incessante mastication. Jamais il n’avait imaginé que la bête puisse un jour se retourner contre son maître et mordre la main qui la caressait. Il avait suffi d’une seconde d’inattention pour que la manche de son bleu de travail se trouve happée et que sa main disparaisse à jamais dans les profondeurs sombres et humides pour y être transformée comme tout le reste en une bouillie informe. Dans un ultime sursaut, Giuseppe avait retiré ce qui restait de son membre des crocs de la machine avant que la douleur inonde son corps et engloutisse toute sa conscience. Il avait passé des semaines suivant l’accident enfermé chez lui, prostré, passant des heures à contempler ce vide intolérable, cette béance insupportable dans laquelle il s’abîmait sans cesse. Là où aurait dû se trouver sa main, il n’y avait plus que ce moignon disgracieux, horrible boursouflure rosâtre qui aspirait à elle toutes ses pensées. La prothèse n’y avait rien fait. Il avait porté cet ersatz de membre quelque temps avant de comprendre qu’il ne lui serait d’aucun secours. Malgré les apparences, le vide était toujours là, plus présent que jamais derrière la vulgaire caricature. Giuseppe avait remisé la main en plastique rose dans le fond d’un placard, de la même manière qu’il aurait abandonné un vêtement disgracieux.

L’idée qu’il restait quelque chose quelque part n’avait pas surgi du jour au lendemain. Elle avait lentement fait son chemin, nuit blanche après nuit blanche, jusqu’à devenir une certitude. Les millions de cellules intimement mêlées au magma gris expulsé du ventre du pilon ce jour-là se trouvaient ailleurs ! À compter de cet instant, Giuseppe Carminetti n’avait plus vécu que pour cette quête insensée. Méticuleusement, avec une minutie toute scientifique, il avait passé des jours entiers à mener à bien ses recherches. À l’usine tout d abord où on l’avait laissé faire, tolérant avec un certain amusement mêlé de pitié ses fouilles enfiévrées des grandes armoires où était entreposée la comptabilité. Giuseppe s’était plongé dans l’étude des classeurs et des livres de compte à la recherche des informations. Avec la date et l’heure précise de l’accident, il était parvenu à retrouver les numéros d’identification des fûts de pâte à papier produits à l’instant même où s’était déroulé le drame. La papeterie, où avaient été livrés les containers, avait accepté de lui ouvrir ses archives. Il était parvenu non sans mal à retrouver la trace des rames de papier produites. Un lot de plusieurs milliers de feuilles de papier de grammage 90, référencé sous le numéro 87452. Le jeu de piste avait pris un nouveau tournant avec l’identification de l’imprimerie qui avait commandé le lot complet. En bout de course, après des semaines d’enquête, Giuseppe était finalement parvenu à mettre un nom sur le Graal qu’il allait lui falloir conquérir : Jardins et Potagers d’autrefois, de Jean Eude Freyssonnet, ISBN 3-365487-8254, sorti des rotatives de l’imprimerie Ducasse Dalambert de Pantin le 28 août 1976, tiré à mille cinq cents exemplaires sur papier recyclé, un papier fabriqué à l’aide de son propre sang et de sa propre chair.

Jardins et potagers d’autrefois s’étaient vendus dans tout le pays, de Paris à Marseille, de Brest à Strasbourg. Pendant plus de trente ans, Giuseppe avait écumé toutes les librairies et les bibliothèques du pays à la recherche de l’ouvrage. Avec un acharnement désespéré, il avait racheté tous les exemplaires disponibles qu’il pouvait trouver sur sa route. Il avait englouti ses maigres économies à parcourir la France de long en large à la recherche de l’unique livre jamais écrit par Jean Eude Freyssonnet. En plus de trente années, il était parvenu au fil des rencontres à bâtir un petit réseau d’informateurs, des veilleurs qui signalaient au vieux Giuseppe la moindre nouvelle piste, des employés de déchetteries, des amateurs de vide-greniers, des marchands de livres d’occasion porte de Clignancourt ou les bouquinistes des quais de Seine. Avec le temps, la source avait fini par se tarir. Depuis plus de deux ans, plus aucun livre n’était remonté à la surface, jusqu’à ce jour.

Submergé par l’émotion, Giuseppe serra une deuxième fois le bouquiniste contre lui avant de regagner son domicile situé à deux arrondissements de là. Le chat l’accueillit d’un miaulement plaintif en dessinant des arabesques lascives autour de ses pieds. De sa main valide, le vieil homme exhuma le livre des profondeurs de sa veste pour le glisser sur les étagères parmi ses congénères. Près de huit cents exemplaires alignés là, couverture contre couverture, sur les planches d’acajou. La chair de sa chair ! Le vieil homme murmura en souriant : « Benvenuto ! » Aujourd’hui, c’était encore un peu de lui-même qui lui revenait. Sans même prendre le temps d’ôter sa veste et son chapeau, il s’assit face à la multitude. Le regard perdu dans la contemplation des sept cent cinquante-neuf tranches vert olive, Giuseppe Carminetti caressa de son moignon le chat couché sur ses genoux qui roula sur le dos en ronronnant de plaisir.

Marie Zimmer

Diapositive4

À DOUBLE TRANCHANT

Les hauts murs de l’hôpital psychiatrique l’encerclent de partout. Telle une camisole de pierres et de béton. Prisonnier de son temps, de ses gestes, de ses paroles, de ses pensées, prisonnier de sa nouvelle vie ici, Sam croit devenir fou. Et il se rappelle qu’il l’est déjà ! Sinon, pourquoi serait-il là ?

En levant bien la tête depuis la cour de l’hôpital, au-dessus de ces murs sinistres, il arrive à distinguer un carré de ciel. Deux mètres sur deux ! Une tache bleue. Presque incongrue dans tout ce gris qui l’entoure.

Léo se met à crier. Sans raison apparente. Normal pour un fou ! On pourrait même dire sans raison du tout. D’ailleurs, où se sont-elles envolées toutes les raisons de tous ces fous qui tournent en rond ?

Diane zigzague bizarrement, les bras à l’horizontal comme un avion prêt à décoller. Hortense d’avant en arrière se balance. Sam, lui, éteint son regard et fixe ses yeux dans le vide. Avec la glu de son désespoir.

Ne plus rien voir du tout. Ne plus être là. Quitter l’hôpital, ses surveillants tout blancs, ses pantins désarticulés par les trop fortes doses de médicaments, son odeur de mort qui plane. S’élever tout là-haut, atteindre la tache bleue de deux mètres sur deux. La toucher du doigt. Avec gourmandise. Puis porter son doigt à sa bouche pour en goûter la saveur. Comme autrefois, quand il était petit, les gâteaux à la crème de la vieille tante Elise.

Sam ! … Redescends parmi nous ! Hurle en riant ce jeune con de surveillant qui fait du zèle et ne lâche pas Sam d’une semelle.

Semelle ?… Justement. De quoi se mêle-t-il cet abruti ? Sam voudrait sourire de son jeu de mot, mais comment sourire quand on ne vit plus ?

Hier, Sam s’est volontairement cogné la tête contre le mur. Comme s’il voulait la perdre une seconde fois. Mais la douleur lui a trop rappelé qu’il était vivant. Insoutenable !

Sam se trouve dans le pavillon J, là où sont enfermés les fous dangereux, ceux qui font peur à tout le monde et qui sont condamnés à ne jamais sortir. Pavillon J :  J comme sa Jeunesse qu’il a gâchée.

J comme Jill qu’il a tellement aimée.

Sam a commencé timidement, sur l’un des murs de la cour, un matin où sa douleur était si forte qu’il a cru qu’elle allait le tuer sur place. Une douleur qui tue quelqu’un, c’est possible, se demande-t-il ?

Il a choisi la craie qui lui semblait la mieux convenir : une rouge. Parce que tout petit, il dessinait les cœurs de cette couleur-là : rouge comme le sang. Comme ce même sang qui continue à hanter ses nuits et même ses journées, à souiller ses mains qui tremblent continuellement.

Le gardien regarde, mais ne dit rien ! Pendant que Sam dessine un cœur sur le mur de sa prison. Un petit cœur isolé. Perdu dans l’immensité du pavillon J. Un petit cœur silencieux. Incapable de battre, n’osant se faire remarquer. Un petit cœur à peine esquissé, presque un intrus.

Léo se met à crier : « Cœur !…Cœur !… » telle la vigie sur un bateau qui crie « Terre !… !Terre !… ». Étrange accostage : un cœur comme point d’ancrage. C’est la première fois, se dit Sam, que Léo trouve une raison de crier. Une raison dans ce monde de folie ? Comme une petite fleur qui pousserait en plein désert. Sans eau. Condamnée à s’étioler très vite, pense Sam avec tristesse.

Avec une craie bleue, la couleur des yeux de celle qu’il n’arrive pas à oublier, Sam écrit les lettres J…I…L…L… en plein milieu du cœur rouge. Une flèche au cœur de la cible. Et toujours ce mot « cœur » omniprésent.

Les copains de Sam avaient l’habitude de dire de lui qu’il était un bourreau des cœurs à cause des jeunes femmes qu’il prenait jetait selon son bon vouloir, des aventures sans lendemain. Sans jamais un regard en arrière.

Avec Jill, les choses se sont passées tellement différemment ! Un vrai coup de foudre. Une passion dévorante. Il l’a aimée tout de suite comme un fou. Un fou : prédestiné déjà ! Et il est devenu le bourreau du cœur de Jill, jusqu’au point ultime, jusqu’à la folie suprême.

Sam reste des heures à contempler le cœur rouge et les lettres bleues qui dansent devant ses yeux et l’hypnotisent. Des heures sans bouger. Pendant qu’Hortense, à ses côtés, d’avant en arrière continuellement se balance. À chacun de ses mouvements, elle voit tantôt le cœur se rapprocher et grossir, tantôt s’éloigner et rétrécir. Hortense se balance de façon lancinante et le cœur suit le rythme et le tempo imposés par son corps. De plus en plus vite, de plus en plus fort ! Et le cœur s’emballe et semble vivre sur le mur de béton.

Sam en entend les battements réguliers, le sang qui y circule. Le sang ?

Jill !…hurle Sam dans le terrible silence de sa tête prête à exploser.

Jill !…Jill !… se met à crier Léo.

Jill !…Jill !… répondent les autres malades en écho.

Diane, les bras à l’horizontal, décolle brusquement portée par le vent de folie qui souffle dans la cour de l’hôpital.

La douleur de Sam se faufile dans son bras, passe par sa main, s’étire jusqu’au bout de ses doigts. La craie blanche, qu’il tient dans sa main droite, reçoit comme une décharge électrique et les mots survoltés jaillissent et commencent sur le mur gris à raconter son histoire. Son histoire d’amour avec Jill.

Une simple craie blanche. Comme s’il ne pouvait écrire qu’avec la couleur de l’innocence. Lui qui se sent si cruellement coupable.

Des mots sur le mur, mon amour

Sur le mur de ma prison mentale

Des mots d’amour qu’on emmure

Des mots qui pleurent, des mots trop durs

Où es-tu ma Jill, ma beauté foudroyée

Par le fou que je suis devenu ?

J’ai mal de t’écrire

Mal que tu ne puisses plus jamais me lire …

Eh oh SAM ! Faudrait peut-être pas exagérer ! Tu prends des feuilles si tu veux écrire tes petites bafouilles ! intervient le jeune con qui surveille et ne comprend rien !

Toi… tu me laisses tranquille, sinon… murmure Sam menaçant, sans finir sa phrase.

À nouveau le vide dans sa tête et dans son regard. La craie qui tombe par terre et s’écrase en des milliers de paillettes blanches comme de microscopiques flocons de neige. Un froid glacial saisit Sam, malgré le soleil de plomb tout là-haut dans le carré bleu de deux mètres sur deux !  Glacial comme la lame du couteau qu’il a plantée dans le cœur de Jill. Personne n’a compris. Ni sa famille, ni ses amis. Chacun, horrifié par son geste, a préféré se réfugier derrière les explications que l’on trouve toujours dans ces cas-là pour se rassurer :

Il n’était pas dans son état normal !

― C’est un coup de folie ! …

Un coup de folie… Sam se dit que tout dans sa vie n’aura été qu’histoires de coups. Le tout premier d’abord : le coup de pied dans le ventre de sa mère, que le fœtus Sam ne daigne pas donner pour prévenir qu’il est toujours bien vivant !

Par paresse, crainte de sa future existence ou par pur défi ?… Dieu seul le sait !… Non…Sam aussi le sait ! Branle bas de combat autour de sa naissance, tout le monde s’active pour sauver le bébé qui intérieurement se réjouit de toute cette agitation autour de lui.

Césarienne. Lumière vive et aveuglante. Arrivée brutale et prématurée de Sam dans la vie ! Premier coup du sort qu’il a lui-même orchestré.

Rapidement, le jeune Sam a la certitude qu’il est né pour rendre coup pour coup. Comme un implacable match de boxe où tout est permis. Aux coups répétés d’un père violent, il répond par un coup de feu tiré avec le fusil de chasse. Maquillage des faits. Mise en scène. Coup de théâtre de l’enquête qui conclut à un suicide.

Et les coups s’enchaînent sur le ring de la vie de Sam, tels des coups de poing, à la limite du K.O : Coups plus ou moins heureux, plus ou moins violents, plus ou moins douloureux. Coups de blues, coups de dés du hasard. Coups bas, coups de Trafalgar. Coups de pouce du destin. Coups tirés dans tous les coins sombres de ses fantasmes, juste baiser, sans états d'âme, sans sentiments.

Coup de gong qui retentit ! Jeter l'éponge. Pour annoncer la fin d'un combat perdu d'avance. Se relever. Tenace. Donner finalement ce fameux coup de pied pour dire qu'il est toujours bien vivant et remonter à la surface. Continuer à se battre ! Ne pas baisser sa garde !

Ultime coup du sort: ce coup de foudre inattendu pour cette femme, cet amour infini, indéfinissable, magnifique et en même temps si déroutant.

Jill, insaisissable, tiraillée entre ses coups de cœur et ses coups de gueule, sa soif et sa quête d’un bonheur sans limites. Jill, qu'il a tenté d’éliminer de sa vie, de ses pensées. Parce qu’il ne se sentait pas à la hauteur de ses désirs.

Les policiers ont trouvé Sam allongé à côté de Jill, du sang partout, le cœur de la jeune femme entre les mains du meurtrier comme pour signifier qu’elle lui appartient. À jamais… Vision de cauchemar ! L’horreur absolue, ont pensé les gens !

Sam continue d’écrire son histoire d’amour sur les murs gris de l’hôpital. Belle, émouvante, désespérée, sordide. Il sait que tous les jours, à chaque promenade, sur tout ce béton qui l’entoure, il en rajoutera un petit morceau. Comme les feuilletons successifs d’une histoire dont on ne voit jamais la fin.

Ce matin, Sam veut essayer d’écrire ce qui l’a poussé à un tel acte. Un seul regard lui suffit pour s’apercevoir que les murs sont, à nouveau, vierges. Tout a été effacé dans la nuit. Le jeune con de surveillant a balayé les mots d’amour de Sam d’un simple coup de chiffon. Un coup supplémentaire : un coup de trop !

Sous les yeux de Sam désespéré, une longue trace colorée atteste qu’un petit cœur rouge et quatre lettres bleues ont tenté en vain de percer la grisaille ambiante pour se frayer un chemin vers la vérité. Sa vérité.

Quand Sam aperçoit le jeune surveillant qui observe la scène avec un sourire goguenard, son sang ne fait qu’un tour ! Et il voit rouge ! Aussi rouge que le cœur de sa bien-aimée. Avec un cri animal, il se jette sur celui qui a assassiné         Jill une seconde fois.

Et les mains de Sam serrent le cou du surveillant qui n’a rien vu venir.

Tu vas mourir salaud ! Pour que ma Jill renaisse !

Coups de sifflets stridents. Quatre costauds en blouses blanches tombent aussitôt sur Sam, le ceinturent, lui passent une camisole. Aussi blanche que sa craie. Piqûre…semi-inconscience… « L’enfermer, plus de promenade !…Bête dangereuse » entend-il dans un état second, pendant qu’on le porte littéralement vers sa cellule.

En levant les yeux, juste avant de quitter la cour, Sam voit tout là-haut le carré bleu de deux mètres sur deux diminuer de superficie puis s’éteindre complètement. Comme la lumière de son amour sur les murs gris. Noir absolu !… Cliquetis des clefs dans la serrure… Isolement…

Jill ! … murmure-t-il faiblement.

Oui, mon chéri ?…… lui répond-elle.

Sam ouvre péniblement les yeux complètement groggy par les horribles instants qu’il vient de vivre… Il émerge difficilement. Où est-il ? Chez lui ! … Avec Jill.

Sam se sent tellement soulagé de laisser derrière lui l’univers de folie dans lequel son subconscient l’a plongé toute la nuit.

Au-dessus de sa tête, le plafond bleu de la chambre, comme un carré de ciel de deux mètres sur deux, lui rappelle la fragilité de la vie qui peut basculer à tout moment. Il n’a plus qu’une seule envie, se rapprocher de Jill dans le lit, lui faire l’amour tout doucement, oublier cet affreux cauchemar !

Je t’aime…

Moi aussi mon cœur ! … À la folie !

En tendant le bras, il ne la sent pas à ses côtés. Il distingue sa silhouette dans la pénombre, debout près du lit.

Qu’est ce que tu fais ?… Viens mon amour… murmure Sam.

Jill se tient au-dessus de lui le bras levé, un couteau de cuisine à la main. Pendant les terribles secondes qui précèdent sa mort, Sam voit dans le reflet de la lame les hauts murs de l'hôpital psychiatrique qui encerclent Jill de partout. Sur ces sinistres murs gris, elle dessine un petit cœur rouge percé de trois lettres bleues : S..A..M

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